28/03/2014
Professeur à l'université de Lubumbashi
(Unilu), Médard Kayamba Badye, 65 ans,
est un spécialiste de l'histoire
économique et sociale du continent.
Coauteur de l'ouvrage Lubumbashi, cent
ans d'histoire, paru en 2013 aux éditions
L'Harmattan, il explique comment les
ambitions économiques et les rivalités
entre le royaume de Belgique et l'Empire
britannique ont conduit à la création
d'Élisabethville, la future Lubumbashi. Et
en quoi l'évolution de son peuplement est
essentielle pour comprendre l'identité si
singulière de la métropole katangaise.
Jeune Afrique : Dans quel contexte la
création d'Élisabethville s'est-elle décidée
?
Médard Kayamba Badye : Tout a
commencé avec la création du Comité
spécial du Katanga, le CSK, en 1900. Il
fallait en effet une structure mixte qui
associe l'État indépendant du Congo (Créé
en 1885, l'État indépendant du Congo était
placé sous la souveraineté du roi des
Belges. Sous la pression des Anglo-Saxons et de l'opinion publique, qui
s'élevait contre le régime de travail forcé
imposé par l'administration de Léopold II,
ce statut est abandonné en 1908 au profit
d'une annexion du Congo par la Belgique
en tant que colonie) et la Compagnie du
Katanga, société privée, pour mettre en
pratique la politique de gestion du
territoire et assurer la distribution des
concessions minières et foncières. Son
responsable, un général, est venu
s'installer aux abords de la rivière
Lubumbashi et d'une mine de cuivre qui
existait déjà, à Ruashi. En 1906 fut créée
l'Union minière du Haut-Katanga [UMHK],
associant le CSK, Tanganyika
Concessions Limited - la société du
Britannique Robert Williams - et la Société
générale de Belgique, principale banque
du royaume.
En 1909, le futur Albert 1er [il devint roi
des Belges en décembre de la même
année, au décès de son oncle] visita la
région avec son épouse Élisabeth. Elle
donna son nom à la mine de Ruashi, qui
devint Élisabethmine. Et lorsque la ville fut
créée, en 1910, on la baptisa
Élisabethville.
Comment s'est-elle développée ?
Dans une première phase, elle est peuplée
par des non-Africains. Les Belges ne sont
alors pas nombreux sur le terrain. Les
Britanniques sont présents, en particulier
Robert Williams, mais aussi d'autres
étrangers d'origine européenne venant
d'Afrique du Sud, surtout des Italiens et
des Grecs. Quelle qu'ait été leur origine,
ceux qui venaient d'Afrique du Sud étaient
considérés comme des Britanniques par
les Belges, qui, en réaction, décidèrent de
favoriser une immigration plus importante
vers le Congo, en particulier vers
Élisabethville.
Avaient-ils raison de craindre à ce point
qu'elle devienne britannique ?
Elle a vraiment failli le devenir. Si la
prospection minière au Katanga avait
repris peu avant 1900, c'était à l'initiative
de Robert Williams, ami de Cecil Rhodes,
lequel était déjà aux portes du Congo, en
Rhodésie du Nord (l'actuelle Zambie) et
voulait mettre la main sur toutes les
mines de l'Afrique centrale. Les Belges ont
donc toujours gardé en tête que les
Britanniques avaient pour ambition de
prendre le Congo.
Et qu'en était-il de la population indigène
et africaine ?
La caractéristique de cette région du sud
du Congo était sa très faible densité
démographique, due aux ravages de la
traite négrière. Il fallait donc faire venir de
la main-d'oeuvre. Or les accords qui
régissaient l'UMHK prévoyaient qu'elle
achète des vivres aux colons britanniques
qui, en retour, lui fournissaient la main-d'oeuvre qui manquait localement.
Jusqu'à la fin des années 1920, le
peuplement africain d'Élisabethville fut
donc surtout constitué par les travailleurs
que l'on faisait venir du Sud, c'est-à-dire
des colonies britanniques - Rhodésie du
Nord, Rhodésie du Sud (Zimbabwe),
Nyassaland (Malawi) -, et un peu
d'Angola.
Pourquoi s'est-on mis à recruter des
Congolais venus d'autres provinces ?
À l'époque, on ne parlait pas
d'Africains, mais juste de
travailleurs.
Cette deuxième phase de peuplement,
celle de la croissance de la ville, fut la plus
importante. Alors qu'auparavant chaque
province veillait jalousement sur sa main-d'oeuvre, le Congo belge a revu sa
politique en la matière autour des années
1930, notamment parce qu'il recevait de
gros investissements dans les secteurs
de l'énergie, de l'eau et, surtout, des
chemins de fer.
À l'époque, on ne parlait pas d'Africains,
mais juste de travailleurs. Élisabethville
s'est alors retrouvée organisée en trois
grands secteurs : la "ville européenne",
c'est-à-dire le centre-ville, les "cités
africaines" et, enfin, les camps de
travailleurs qui regroupaient la main-d'oeuvre de différentes sociétés, telles que
l'UMHK et le chemin de fer Bas-Congo -Katanga (BCK).
Au début, ces travailleurs avaient des
contrats de trois mois, donc ils venaient et
repartaient. Puis la durée des contrats
s'est allongée. Ils sont venus avec leurs
femmes, se sont installés, ont eu des
enfants. Mais avec la crise, à partir de
1940, l'Union minière a décidé de se
séparer d'une bonne partie de ses
travailleurs, qui ont dû quitter les camps
pour s'installer dans les cités africaines,
où, dès lors, tous les groupes ethniques
se sont trouvés réunis. Et quand les
activités ont repris, à la fin des années
1940, plutôt que d'aller les chercher
ailleurs, c'est dans ce vivier que l'Union
minière et les autres entreprises ont
recruté les travailleurs dont elles avaient
besoin. D'ailleurs, l'Union minière était
qualifiée de tshanga-tshanga, c'est-à-dire
"qui mélange", en swahili.