14/01/2025
À 11 h 30, le 14 juillet 1994, en plein cœur de Fort Wayne, je cherche le siège du journal local, le Sentinel. Comme c'est à présent la routine, je vais tenter de proposer à ce média la rédaction d'un article, relatant le passage dans cet État d'un Français à bicyclette.
Hélas, il n'y a pas d'interprète pour me venir en aide. La journaliste qui descend l'escalier et qui vient à ma rencontre. Ma jeune interlocutrice, Cathie Rowand, photographe, malgré son emploi du temps chargé, me conduit dans un endroit maintenant dans une sorte d'office du tourisme, abrité dans un petit chalet de bois. Une grande statue d'Indien en bronze se dresse tout à côté, de la tribu des Kekionga. Plus loin on a reconstitué le fort de jadis, à l'intersection des trois rivières. Pendant que j'essaie de comprendre, ma journaliste tente de joindre par téléphone un interlocuteur plus loquace.
Dix minutes plus t**d, une japonaise bleu pâle, arborant fièrement le B de la Belgique arrive et se gare juste à côté.Gabriel Delobbe est en fait photographe à la retraite, il a 69 ans, le crâne dégarni, bronzé par le soleil d'une retraite paisible. Il s'approche, souriant et la main tendue. Son français est parfait, bien que l'on décèle tout de même un petit accent wallon.
Ce Belge, naturalisé américain, demeure ici depuis 40 ans. Son épouse est originaire de la France, la Mayenne. Les hasards, la guerre, ont modifié leurs trajectoires.
Enrôlé dans les maquis belges en juillet 1944, il fut entraîné, puis embarqué avec les troupes américaines dans la célèbre bataille des Ardennes. Répondant à la proposition de ses compagnons de combat, il se marie puis rejoint Fort Wayne dans les années 50. Sa carrière de reporter photographe l'emmènera un peu partout sur le territoire, puis il prendra un poste d'enseignant afin de clore sa carrière à l'université de la ville.
Peut après, dans un petit pavillon, son épouse Colette, petite et menue nous accueille très gentiment. Gabriel me signale, l'œil malicieux, qu'il ne parle que français à la maison. Il lui arrive tout de même de se disputer mais là, c'est toujours en anglais.
Au sous-sol, Gabriel a rassemblé son domaine photographique. Là, sur les rayonnages, se trouvent entassés livres et photos, albums et documents de toutes sortes. Sur les murs, sont accrochés des sous-verres où l'on remarque les portraits d'anciens présidents des États-Unis, réalisés lors de ses reportages.
Mon américano-belge m'entraîne vers la banlieue de Fort Wayne, afin de me placer sur la bonne route. Nous sortons le vélo du coffre de la voiture, il prend quelques photos, puis c'est le départ. Nous nous promettons de nous rencontrer de nouveau un jour peut-être.
Je suis resté en contact avec Gabriel pendant 30 ans. Nous avons en 2004 tourné, en sa compagnie un film, Go West avec une petite équipe de techniciens français. Sa prestation fut d'ailleurs l'une des meilleurs, il avait le talent des acteurs et la gentillesse de ceux qui aiment les rencontres.
Puis je suis venu lui faire mes adieux en 2014 et nous nous sommes parlé au téléphone de temps en temps puis par e-mail et enfin sur FaceBook.
Les derniers mois de 2024, j'ai pu lui envoyer des petits mots sonores par l'intermédiaire de Patricia sa fille.
De 1994 à 2024, une belle amitié de trente ans. Gabriel a presque 99 ans, s'est endormi paisiblement le 6 janvier 2025 à Fort Wayne USA.