10/12/2024
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L'ABSURDITÉ DE L'INACTION CLIMATIQUE ET DES INVESTISSEMENTS DANS L'ARMEMENT
Sandrine Giérula écrit dans Le Devoir : 《 « Si tu restes, tu meurs » sont les mots prononcés par le chef des pompiers de la ville de Treasure Island, Trip Barrs, alors que la Floride se prépare à affronter un nouveau chapitre de la crise climatique. Au moment où ces lignes étaient écrites, l’ouragan Milton (de catégorie 5) s’apprêtait à traverser le centre du Sunshine State, qui se remet à peine du passage de Helene (de catégorie 4), qui a fait 230 morts aux États-Unis il y a un peu plus d’une semaine.
Milton est un événement climatique extrême ayant décroché la note parfaite de 5 sur 5 sur l’échelle Saffir-Simpson. Le météorologue Noah Bergen a exprimé l’imminence d’un danger clair, mortel : « Cet ouragan s’approche de la limite mathématique de ce que l’atmosphère terrestre au-dessus de l’océan peut produire. »
Arriver aux limites mathématiques : l’expression atteint un tel degré d’absurdité dans ma tête que je peine à la conceptualiser. « Nous avons accumulé des tas de débris qui vont voler partout, des débris empilés sur deux ou trois étages répartis partout sur l’île », met en garde M. Barrs. « Tous ces débris vont se transformer en missiles… »
J’entends déjà les sifflements dans ma tête, auxquels s’ajoutent d’autres sifflements violents d’une tout autre nature. « Pars ou meurs » sont aussi des mots qui ont été prononcés cette semaine par l’armée israélienne dans le camp de réfugiés de Jabaliya, en Palestine. L’opération toujours en cours a fait « un grand nombre » de morts, selon l’AFP. Après plus d’un an de massacres, un texte publié en juillet dans la r***e scientifique The Lancet mentionne que les stratégies cumulatives d’Israël (attaques, blocages routiers, famines, maladies) mèneraient à un bilan qui surpasse largement celui publié par le Hamas (plus de 42 000 morts à ce jour), soit jusqu’à 186 000 morts.
La contradiction virevolte à 280 km/h dans ma tête. Comment arrivons-nous à couvrir médiatiquement, et avec un tel degré de précision et de préparation, des ouragans aussi monstrueux que Milton et Helene alors qu’on est incapables de présenter les tempêtes de missiles qui s’abattent en Palestine et au Liban autrement que comme le fruit d’un « conflit » complexe ?
Quel langage faudrait-il utiliser pour que le message nous tourmente au point de nous amener à nous déchaîner, à nous insurger ? Suis-je obligée de faire des mathématiques conceptuelles ? 186 000 morts, c’est 808 ouragans Helene. C’est au moins deux ouragans par jour, pendant un an.
L’absence de fonds adéquats d’urgence pour répondre aux catastrophes climatiques et les investissements proactifs pour des armes, voilà un autre calcul clair et facile à faire. Fuir ou mourir en Palestine sous des missiles américains, fuir ou mourir en Floride sous des débris devenus comme des missiles : voilà la nouvelle normalité qu’on a acceptée en une fraction de seconde.
L’absurdité goûte aussi le sirop d’érable. Après une saison de feux de forêt et d’inondations sans précédent au Canada, le Groupe Qualinet a célébré sa croissance avec un nouveau siège social. Le directeur des opérations, Roger Vigneault, ne cache pas la réalité qui nous attend (et qui explique son succès) : « Qualinet veut être partout au Québec, dans toutes les régions, donc [la croissance] fait partie de notre plan d’affaires, mais ç’a vraiment été accéléré par dame Nature. »
En d’autres mots, on accepte cette nouvelle comme une célébration d’une PME en croissance, et non comme un autre exemple criant dont nous ne sommes pas prêts à encaisser les braises qui s’attisent sous l’effet de l’urgence climatique.
En constatant ces doubles violences, je sens la folie me prendre, mon corps est sur le bord de nerveusement disjoncter. Douleurs et absurdités s’enchaînent : sur mon écran, les vidéos « Préparez-vous avec moi à affronter l’ouragan » suivent celles d’enfants palestiniens qui implorent de l’argent pour manger. C’est d’un abrutissement inouï.
Sois spectateur de l’absurdité, mais, surtout, n’interviens pas. Reste dans ton cubicule pendant que l’immeuble s’écroule, brûle et se fait bombarder. Ne regarde pas l’enseigne de la porte de sortie qui clignote.
La définition de la folie est l’absence de raison. Pourtant, le délire qui me ronge me libère : les ennemis n’ont jamais été aussi clairs.》